LEBON Trait d'union
Lebon Trait D'union - Voyage
Réflexions

Retrouvailles au bout du monde

Par Cheryl Coello

Act I: L’aller

L’Équateur est un petit pays si on le compare à ses voisins d’Amérique latine. Cela dit, et même si le parcourir  aurait été chose facile, je suis restée à Quito, la capitale, les 5 années que j’ai vécu ici, remettant à plus tard les voyages qui m’auraient immanquablement confrontés à mes propres fantômes. Dès qu’on voyage, ça engendre immanquablement du mouvement dans notre for intérieur et qui nous fait souvent parcourir bien plus de chemin que les kilomètres physiques.

Avec patience et dévouement, je me suis prise de bonne heure pour préparer des mois durant le voyage qui signerait mes retrouvailles avec une des personnes les plus importantes dans ma vie (et sans doute aussi des plus compliquées) : ma mère. Après 5 ans sans la voir, j’avais tellement d’expectatives, sans doute même trop. Bien sûr, la technologie nous a permis de nous voir tout ce temps par les caméras de nos téléphones, et on a continué à parler de tout, de rien, du quotidien, des petites choses de la vie tandis qu’au fur et  mesure, nos retrouvailles approchaient. 

Honnêtement, tout ce qui aurait pu mal aller dans ce voyage, est allé mal. Et même si j’ai surmonté les obstacles et problèmes à temps, je me suis demandé si ça n’était pas un signe. Est-ce que l’univers, Dieu, qui ou quoi que ce soit, essaie de m’avertir ? De me dire que je fais fausse route ? Reste que je suis têtue et j’avais donné ma parole, signe ou pas, rien n’irait contre ça : “Je lui ai promis de la faire venir, et c’est ce qui va se passer”.

La veille de nos retrouvailles est arrivée vite, le 11 décembre. Et comme tout allait de mal en pis, à 23h je n’avais plus que 20$ pour passer 5 jours en vacances avec ma mère. Mais finalement, là encore, par je ne sais quel miracle ou tour, l’argent que j’attendais pour ce voyage est arrivé dans mon compte, trop tard pour acheter ma valise de cabine par contre. Je n’ai pas dormi cette nuit-là, Rafael non plus mais de toute façon il devait m’accompagner à 4h du matin à l’aéroport pour une séparation de quelques jours qui nous avait tant coûté il y a quelque temps. Mais je parlerai de ça une autre fois. 

Faute d’avoir le bagage adéquat, je me suis retrouvée avec un style casual chic détonnant avec mon vieux sac à dos de backpacker qui n’en était pas à son premier voyage. Une belle ironie.  J’ai tellement travaillé fort pour laisser mon passé de hippie derrière moi et finalement je le portais là, sur mes épaules, engoncée comme pour me rappeler que quoi que je fasse et peu importe comment je m’habille, cette part de moi, la fille au sac à dos, un peu tête brûlée et qui voyage sans plan ni argent, cette part-là ferait toujours partie de moi. 

Tout le monde me regardait. Il faut dire que j’offrais un tout détonnant, en plus de peser 110 kilos pour 1,70m:  je pense que j’étais la seule personne dans tout l’aéroport à avoir une manucure impeccable, une veste de cuir et un sac à dos usé à la corde tout à la fois. Dans l’uniformité de la foule d’aéroport, je faisais tâche et les douaniers ne se sont pas gênés pour me le faire sentir. Ils ont réviser tout ce qui se révisait, ils m’ont fait enlever tout ce qui s’enlève, sans quitter du regard mon sac qu’ils regardaient avec dégoût et curiosité tout à la fois.

Pour couronner le tout, je suis étrangère. Et pas de Norvège qu’on se le dise, avec des cheveux blonds comme les blés et les yeux bleu azur, qui lèvent tout soupçon à n’importe quelle autorité. Non. Je ne suis ni plus ni moins qu’une Vénézuélienne, la plaie qui sévit en Équateur et qui a réveillé à tort et à raison tout un tas de préjugés. J’ai offert mon plus beau sourire et exhibé ma pièce d’identité équatorienne (d’accord, ça montre que je suis étrangère, mais c’est aussi un papier équatorien) à chaque fonctionnaire zélé qui m’a questionnée, suspectée, révisée, examinée, étonné qu’une fille avec ce sac à dos puisse se payer un voyage en avion, “Si tu as un sac à dos tu voyages en bus, surtout si tu es Vénézuélien”. 

Mais ils n’ont pas pu m’arrêter, ni aller contre le fait que j’avais bel et bien acheté ce billet légalement. J’ai donc pris la direction de Guayaquil, une sorte de Caracas équatorienne, pour retrouver ma mère après 5 ans de séparation. J’allais la retrouver et de son côté elle aurait parcouru les 2 500 kilomètres en 3 heures et demie, de Caracas à Quito, avec toutes ses valises, disposée à vivre avec moi pour au moins une année. Ma mère, qui arrivait d’un pays en quasi état de guerre, une guerre ouverte que l’État avait décidé de mener contre ses citoyens, ma mère qui quittait le Venezuela.

Une fois à bord, la gentillesse des membres de l’équipage détonnait du ton auquel j’avais eu droit à l’aéroport. Ils me traitaient tous avec la sympathie professionnelle qui les caractérisent, mais j’ai accueilli leurs sourires comme un baume au cœur. J’ai laissé mon sac à dos dans le compartiment des valises et je me suis assise dans mon siège “plus”. Collée au hublot que j’avais choisi pour pouvoir voir le ciel d’Équateur que je n’avais jusqu’alors jamais vu, parce que j’étais arrivée en bus dans ce pays (comme tout bon backpacker, surtout s’il est vénézuélien). 

C’est comme ça que j’ai traversé le ciel de Quito à Guayaquil, au beau milieu d’un des plus beaux levés de soleil que j’ai pu voir dans ma vie, avec des nuages qui s’étendaient comme des couvertures de laine sur l’azur infini du ciel.  Le soleil est apparu lentement les 35 minutes de vol exactement pour finalement nous offrir un paysage absolument surréaliste. Quelques minutes avant l’atterrissage, alors que l’avion avait entamé sa descente, j’ai pu apercevoir un immense fleuve couleur café au lait. Le fleuve Guayas qui s’imposait dans le paysage traduisait une chaleur à laquelle je n’étais plus habituée. Guayaquil était peut-être trop chaud, trop humide. Et si j’étouffais ? Et si ma mère m’étouffait ? Là, à Guayaquil.  

La lumière des ceintures de sécurité venait de s’éteindre, plus le choix que de descendre. Je venais d’arriver, tout pouvait arriver. 

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