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Love Y Amor

Love y Amor – Papi François et Mamie Suzanne

Par Hélène Lebon

Ce Love y Amor est un peu particulier. D’abord parce que c’est une histoire d’amour qui m’a fait en partie arriver au monde, ensuite parce que papi et mamie ne sont plus là pour m’en parler. Restent les souvenirs qu’ils ont laissés, des photos, des lettres, ce qu’on m’en raconte et pour le reste, un peu de la romance que mon inspiration en fait. Cette histoire, elle a toujours sonné douce à mes oreilles de petite-fille. Peut-être que mes cousins et cousines plus âgés ou mes oncles et tantes la verront différemment, s’en souviendront autrement, mais moi, cette histoire d’amour entre mes grands-parents maternels, a nourri mon imaginaire familial. Papi est mort quand j’avais à peine deux ans et mamie quand j’avais cinq ans. 

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Ils ont eu neuf enfants, et je ne peux imaginer combien de peines, de défis, de joies, de disputes, de baisers et de sourires. Mais je veux d’abord vous raconter un souvenir de ma mamie. Je n’étais pas bien vieille évidemment et c’était une fois où on était allé la voir dans son HLM. Je ne me souviens plus qui était avec moi. Mais je me souviens très bien de sa robe mauve et turquoise avec des petites fleurs, un tissu frais, ma face d’enfant serrée dans ses deux gros seins moelleux et l’odeur délicieuse de violette. Vous savez, le bonbon à la violette. Je me souviens de la sensation de bonheur, de flottement, de douceur. Il n’y avait que sa montre en collier qui faisait froid sur mon nez et dont le métal me dérangeait un peu. Il y avait dans le noir de ce décolleté réconfortant la fin de tous mes chagrins d’enfant. 

J’ai un autre souvenir de mamie. Toujours dans son HLM, avec ma cousine Marie. On jouait en bas et elle nous avait appelées pour le goûter. Dis, le goûter, on n’allait pas manquer ça. Après une course effrénée mais assez inégale avec mon aînée de trois ans, on arrive. Mamie Suzanne nous attendait avec, pour chacune, un bout de baguette, une barre de chocolat Lindt (on n’avait jamais trouvé le reste de la tablette d’ailleurs), et, ô magie, ô génie de la vie, un autocollant de la pharmacie où elle allait. Avec ça, on était heureuses. Le trésor, toi. Je ne me souviens plus de ce que j’ai fait de l’autocollant vert et blanc. Je me souviens seulement de la joie intense, qui te serre le coeur, cette sensation de te sentir aimée, de voir que quelqu’un te considère spécial et t’offre un cadeau. Oui, ce jour-là, la confiance au top j’étais une enfant heureuse, les poumons gonflés d’orgueil et le coeur prêt à éclater d’amour. 

Papi, je dois le dire, je ne m’en souviens pas. Mais j’ai une photo de lui, une photo autour de laquelle je me suis construite. Je suis sur les genoux, il a l’air fatigué mais content je crois. Je suis avec une poupée bébé, c’est pour un de mes premiers anniversaires. Papi François, c’est un peu un mythe pour moi. Du travail, du travail, du travail. Et surtout, le sang d’ailleurs, la Méditerranée qui baigne fougueuse et chaude mes racines, mes anciens. Ses parents avaient quitté l’Espagne pour s’installer en Algérie. Il faisait partie des colons pauvres, il parlait un peu arabe, un peu français et espagnol. Ses frères et soeurs le surnommaient Paco. Pour moi, papi, c’est l’ailleurs. Pas le voyage, pas la visite. La sédentarité nomade plutôt, l’exil, l’immigration, l’adaptation. Quand je suis allée faire ma maîtrise à Madrid, Agnès, ma tante, m’a dit: «Voilà, la boucle est bouclée, tu reviens par la porte de l’Éducation sur la terre de papi». C’est pour lui, pour que d’où qu’il soit, il sache que je comprends. Je le comprends en espagnol, je le comprends comme étrange/étranger hors de mes frontières et que les frontières, si on les tourne de bord, ça devient des traits d’union. J’avais appris l’espagnol pour lui rendre hommage. Il me l’a rendu au centuple.

Le Love y Amor que je vais vous raconter, c’est l’histoire d’amour entre mes grands-parents et moi. L’histoire d’amour de leur histoire d’amour ou comment ils ont, malgré leur absence, contribué à bâtir mon histoire à moi. D’abord, on m’a dit que papi avait été appelé au combat lors de la Deuxième Guerre mondiale, car il était né en Algérie quand l’Algérie était un département français et à ce titre, il avait été conscrit. À la guerre, pour un hexagone qu’il n’avait jamais vu avant, il a été blessé alors qu’il était dans un char. Ma mamie elle, apportait des légumes et du beurre pour les blessés à l’hôpital. Ils se sont rencontrés comme ça. Ils se sont trouvés bien de leur goût. Je crois que la jeunesse dans ce contexte, ça devait être quelque chose, entre l’éducation stricte et l’urgence de vivre dans cette folie de la guerre. Bref, papi a été renvoyé en convalescence dans sa famille en Algérie, et mamie est restée en France.

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Papi et mamie se sont écrit. Des lettres évidemment, pas d’email, de Facebook, pas de téléphone et encore moins de cellulaire à l’époque. Papi voulait rejoindre mamie, mais il n’avait pas d’argent et il était loin désormais. Alors mon arrière-grand-père a dit à mamie: «Je vais te donner de l’argent pour lui envoyer de quoi payer son billet pour le voyage, si c’est un homme honnête, il viendra te chercher et t’épouser. S’il garde l’argent et qu’il ne vient pas, c’est qu’il ne vaut pas le peine, c’est mieux de ne pas l’épouser». Mais papi est venu. Avec l’argent, il a acheté son billet de bateau pour traverser la mer depuis Oran où vivait sa famille. Il a pris le bateau, le train, avec un costume acheté pour l’occasion tu penses. Ils se sont mariés le 18 mai 1946 et ont vécu en Bourgogne, là où vivait sa famille à elle. Papi a travaillé pour rembourser le billet à mon arrière-grand-père, puis papi et mamie se sont installés à Savigny-lès-Beaune, où ils ont fondé leur famille.

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Ils ont eu neuf enfants. Il en reste huit aujourd’hui, parce que l’avant-dernière, ma marraine Agnès, est partie il y a quelques semaines. Ils ont eu des petits-enfants, des humains qui vivent pour la plupart en France, mais d’autres ailleurs, qui s’écrivent sur un groupe WhatsApp et se donnent des nouvelles souvent. Le temps est passé vite. Papi était maçon-tailleur de pierre. Dans le village où maman a grandi et où elle vit à nouveau depuis presque deux décennies avec papa et ma sœur. Elle est connue comme «une des filles du Diable». C’est comme ça qu’on appelait papi qui, paraît-il, se fâchait en baragouinant en arabe, en espagnol et en français, un mélange linguistique précaire et que personne ne comprenait alors. Mais c’était aussi, je crois, qu’il se « démenait comme un diable » pour faire vivre son foyer. J’ai encore de la famille en Espagne, mais je ne les connais pas. Je connais par contre la richesse de cette histoire d’amour qui n’aura sans doute pas toujours été rose, mais qui aura bâti à grand renfort de sourires sur des clichés en couleurs ou noir et blanc, et dans mon for intérieur une puissance unique. Ensemble, ils ont fait de moi une petite-fille sans frontière à qui leur amour a donné des ailes et des racines pour habiter le monde d’aujourd’hui. 

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