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Réflexions

Ma mère et moi: une histoire d’amour difficile

Par Cheryl Coello

Le 12 mars 1980, je suis née et la vie de ma mère a changé. Ce jour-là, une histoire d’amour a commencé. Une histoire pleine de hauts et de bas, de tempêtes et de sérénité, de rencontres et d’adieux, de larmes et de rires. Aujourd’hui, en partageant le confinement avec elle, tant de choses surgissent et réapparaissent, qu’il nous faut surmonter et guérir. Et c’est vraiment le monde à l’envers, parce que nous sommes enfermées – bien que innocentes de tout crime, et parce qu’aujourd’hui, ma mère se sent ma fille et moi je me sens sa mère. C’est le monde à l’envers à cause des circonstances. Et ici, nous nous sommes retrouvées, pour surmonter tout ce qui restait à surmonter, pour dire tout ce qu’il restait à dire et pour pardonner tout ce qui restait à pardonner.

Ma mère est très forte, parce qu’elle a eu une vie très difficile depuis qu’elle est toute petite. Elle a reçu très peu d’amour et souffert beaucoup. Et pourtant, elle a réussi à m’aimer comme personne dans ce monde. Je sais qu’elle a fait de son mieux, même si mon cœur lutte parfois encore contre des ressentiments rouillés. Je sais qu’elle a été la meilleure mère qu’elle ait pu être. Ma mère voulait me mettre dans une bulle dès que je suis née, comme la rose du Petit Prince, pour que personne n’abîme mes épines ou mes pétales. Mais moi, j’étais plus Petit Prince que rose et je voulais aller de planète en planète, peu importent les risques.

C’est pourquoi, pendant de nombreuses années, nous avons cessé de parler la même langue. Comme deux fantômes dans notre maison, cohabitant péniblement entre ambiance de Guerre froide et perpétuel naufrage. Il arrivait que tout me semble ravagé et catastrophique, après des disputes, des échappées, des menaces et des cris. C’était l’époque où tout était bruit ou silence entre elle et moi. Sans demi-mesure, sans compromis non plus. Et pourtant, je n’ai jamais cessé de revenir. Parce que ma mère ouvrait toujours la porte, quoi qu’il arrivait. « Ici, c’est chez toi. Entre ».

La déconnexion intermittente m’a fait quitter la maison et rentrer à la maison, dans un modèle qui s’est répété pendant des années. Après chaque job d’été dans un petit village lointain, après chaque relation ratée, après chaque échec, après chaque défaite, ma mère ouvrait invariablement sa porte. « Ici, c’est chez toi. Entre ». Et chaque fois, je sentais que j’entrais aussi dans le cœur de ma mère, et qu’il était impossible, peu importe ce que je ferais, que ma mère ferme cette porte. Je savais qu’elle me serait éternellement ouverte.

Le jour de l’adieu incertain est arrivé. « Je quitte le Venezuela ». J’ai lâché ça sans aucun plan et presque sans argent. Ce qui a commencé comme un voyage fou, avec un sac à dos et un cuatro llanero, a fini par être un tournant complet de ma vie. Tant de choses se sont passées, tant d’abîmes m’ont engloutie et tant de cieux se sont ouverts, que j’ai grandi les 30 ans que je n’avais pas voulu grandir avant, en seulement quatre ans. Et là, j’ai su que c’était le moment pour moi d’ouvrir la porte à ma mère. Et mon cœur aussi. 

Et ainsi, quatre ans après mon départ, j’ai pu lui acheter un billet d’avion et partager avec elle mes premières vacances comme immigrante dans mon pays adoptif, l’Équateur. Ce furent des jours merveilleux et étranges, où j’ai redécouvert une femme que j’avais laissée enrobée et que j’ai retrouvée la peau sur les os. Une femme que j’avais laissée furieuse et que j’ai retrouvée entre câlins et baisers. Et nous avons commencé un nouveau bout de chemin ensemble, un épisode qui dure encore, qui passe parfois très vite et qui, parfois, semble se figer dans le temps.

La quarantaine nous a rapprochées quand nous étions loin encore une fois, même si nous vivions maintenant sous le même toit. Car il y a beaucoup de choses qui nous unissent, mais aussi beaucoup de choses qui peuvent nous séparer quand nous nous laissons emporter par l’inertie des jours, du travail, de la confusion et des faits. Parce que, comme toute histoire d’amour difficile, la complexité semble facile et ce qui est facile nous inquiète le plus.

La quarantaine nous a mises à l’épreuve, moi, ma mère, mon amour de fille et son amour de mère. Mais la résilience nous caractérise. Depuis deux mois, nous faisons des gros efforts chaque jour pour oublier rapidement les impasses et pour avoir de la patience. Parce qu’aujourd’hui, nous sommes vivantes et que demain, on ne sait pas, parce que la vie est un clin d’œil dont nous n’avons pas conscience. Ma mère a toujours été ma maison et aujourd’hui je peux, à mon tour, lui ouvrir la porte. « Ici, c’est chez toi, maman. C’est chez toi aussi. Entre ».

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