Minneapolis 2016-2020 - George Floyd - LEBON Trait d'union
Réflexions

Direction Minneapolis, 2016-2020

Par Hélène Lebon

Je vous ramène le 21 avril 2016. Je travaille dans une école d’immersion française à Minneapolis à cette époque. Ce jour-là, Prince est mort et tout le monde place enfin facilement sur la carte la ville américaine où je vis. Toutes les télés du monde et les réseaux sociaux s’emparent de la nouvelle. Ce jour-là, dans cette ville où j’apprends autant que j’enseigne, tout le monde est violet. Pas noir, pas blanc, violet. Une mort qui rassemble. Je lis les titres de journaux, je sais qu’il y a des frictions, des échauffourées le reste de l’année dans cette ville du Minnesota. Mais en cet instant précis, il me semble que la peine rejoint tout le monde.

Aujourd’hui, “ma” ville américaine est en feu, en pleurs, en colère. Je suis restée sans rien dire ces derniers jours, hébétée, stupéfaite, à terre. J’ai regardé, lu, écouté. J’ai renoué aussi. Renoué avec celles que j’ai connues là-bas, des amies qui vivent de près tout ce qui se passe à Minneapolis. Et je me suis dit que c’était en accord avec la mission de Lebon Trait d’union que de vous rapporter ce qu’elles m’ont dit. Aujourd’hui, 11 juin 2020, dans cette année improbable où tout semble possible pour le meilleur comme pour le pire, je vous amène à Minneapolis avec Aashna, qui a bien voulu répondre à mes questions. Elle n’a pas encore 21 ans, mais c’est une jeune femme posée, qui a déjà parcouru le monde et me donne beaucoup d’espoir pour la suite. 

Comment vas-tu? Qu’est-ce que tu ressens en ce moment? 

Je suis vraiment privilégiée de me sentir en sécurité ces temps-ci. Je vis en banlieue donc les protestations et les émeutes n’ont pas atteint ma maison. En tant que personne de couleur «issue d’une minorité visible», je ne suis pas ciblée par le même degré de racisme dont souffre les personnes noires. Je ne suis pas inquiète pour ma sécurité, mais plus pour celle des protestants pacifistes qui ont été attaqués par la police et suspectés, comme cela arrive avec n’importe quelle personne noire qui essaie juste de vivre sa vie au quotidien. Mais surtout, je suis fatiguée de ce combat. Je suis fatiguée de voir que ce problème a encore cours dans notre société et je suis vraiment désabusée devant la lenteur des progrès qui ont été faits jusqu’à présent. Je suis aussi tannée des gens qui choisissent d’ignorer le problème et de ceux qui sont racistes et justifient leur position par des statistiques biaisées. Cependant, d’un point de vue plus positif, je suis aussi remplie d’espoir pour le futur, parce que des changements sont en train d’être opérés. Bien que ça ait pris le meurtre d’un homme innocent pour faire la lumière sur ce problème persistant, je suis heureuse de constater que les gens essaient véritablement de comprendre et de combattre pour ce en qu’ils estiment être juste – parce qu’il s’agit là de protéger l’égalité pour chaque être humain de vivre. 

Qu’est-ce que les récents événements t’ont amenée à faire en tant que citoyenne, antiraciste, jeune femme de la banlieue de Minneapolis? 

En tant que citoyenne qui n’a pas encore le droit de vote, je peux quand même être activement antiraciste. J’ai participé à une protestation qui a vraiment concrétisé ce problème pour moi et qui m’a permis d’exprimer ma frustration collectivement, avec d’autres personnes qui ressentent et vivent la même chose que moi. J’ai vu de magnifiques graffitis et œuvres d’art liées à ce mouvement et à la mort de George Floyd à Minneapolis. Je n’ai pas encore vu de destruction ou de saccage causé par les manifestants, mais je vais déposer des fournitures qui proviennent des dons de la communauté pour les gens qui ont été affectés, demain.  De par mon âge, je me sens à la fois dénuée de pouvoir, mais aussi remplie de possibilités. Je ne peux pas voter pour les élections cruciales [qui s’en viennent], mais je fais partie du futur. Je pense donc qu’il est de mon devoir, en tant que jeune adulte, de m’éduquer et d’informer les autres sur ce problème qui affecte les gens dans ma propre ville.

Participation à une manifestation pacifique

Selon toi, ces événements (la mort de George Floyd, les marches, les discours, les mouvements sur les médias sociaux, etc.) sont-ils en train de créer un avant/après? 

Je suis convaincue que la réponse au meurtre de George Floyd est en train de créer des avancées significatives pour changer le système actuel qui ne fonctionne pas pour tout le monde. Il y a une influence claire entre les manifestations et les accusations portées contre les officiers impliqués dans la mort de George Floyd. Les manifestations et les émeutes ont aussi mis en lumière des pétitions et des lois qui sont importantes dans ce problème. Je crois également que le mouvement «Black Lives Matter» est devenu un sujet bien plus prédominant dans le cadre des prochaines élections. 

En ce qui concerne les médias sociaux, il me semble que ces plateformes sont essentielles pour refléter la pluralité des points de vue, ce que les nouvelles traditionnelles ne montrent pas toujours. En tant que jeune adulte, je suis fière de la voix des jeunes qui ont osé s’exprimer et partager leur perspective à eux pour éduquer et sensibiliser les autres, même si ça ne devrait pas être de leur responsabilité.  

Comment t’impliques-tu actuellement? 

Je l’ai mentionnée un peu avant, j’ai été active sur les médias sociaux, j’ai eu des discussions avec mes parents et mes amis, j’ai participé à une manifestation pacifique et j’aide à distribuer les dons reçus dans la communauté via le Interact Club, pour les familles qui ont besoin de soutien en ce moment. 

Aashna et son groupe ont fait les achats pour les donations

Qu’est-ce que tu as découvert ou appris récemment avec tout ça? 

En grandissant, ça a été de plus en plus difficile pour moi d’accepter la réalité des problèmes dans ce monde et, surtout, l’incapacité de les résoudre. Le passé nationaliste et isolationniste des États-Unis m’écœure. Les États-Unis aiment cacher qu’il y a du racisme inhérent et toutes les injustices qui en découlent et qui affectent encore aujourd’hui certaines minorités. À travers les récents événements, j’ai découvert qui sont les gens avec lesquels je veux m’associer dans ce pays. Je ne serai jamais capable de comprendre les gens qui cassent du sucre sur le dos des minorités, quelles qu’elles soient, ni ceux qui s’assoient dans leur maison, bien au chaud et en sécurité, et qui ignorent les injustices qui ont lieu autour d’eux. 

Penses-tu que ta propre histoire, ta vie d’expatriée pendant de nombreuses années et tes racines indiennes ont joué un rôle dans ta façon de percevoir et de comprendre la situation actuelle? 

Je pense que la vision idéalisée des États-Unis que j’avais, due à ma vie d’expatriée, a influencé la façon dont j’ai perçu la situation actuelle : ça l’a rendue encore plus choquante. Par ailleurs, mes racines indiennes ont rendu le racisme beaucoup plus personnel pour moi. Je n’aurais jamais pu imaginer que les États-Unis n’étaient pas un endroit accueillant pour tout le monde parce qu’on m’a appris à apprécier toutes les cultures. En tant que personne qui a vécu à l’étranger, je me rends compte aussi de l’ignorance des Américains envers le reste du monde. Beaucoup de gens ici n’ont jamais quitté les États-Unis et leur perspective envers les autres cultures en est grandement affectée. 

Crois-tu que la situation à Minneapolis était spécifiquement propice pour secouer tout le pays en rapportant un problème endémique généralisé ou crois-tu que ça aurait pu arriver n’importe où ailleurs? 

Je pense que d’une certaine façon, ce mouvement aurait seulement pu être propulsé par la situation qui a lieu à Minneapolis. Le Minnesota est un État plutôt démocratique. Cependant, je pense que les Minnésotains sont immunisés contre les injustices sociales qui minent notre société. Ils sont aveuglés par le standard «Minnesota sympa» et ils n’auraient jamais pu imaginer qu’un acte comme le meurtre de George Floyd puisse arriver dans leur propre ville. Donc, le fait que des bâtiments aient été détruits et brûlés dans un État où les gens pensent qu’ils ne font pas partie du problème, a pu sembler d’autant plus choquant. Des émeutes arrivent souvent, mais pas au Minnesota. C’est venu avec son lot de tensions qui ont éclaté en un immense débat. Cela dit, je pense que le meurtre de George Floyd aurait pu arriver n’importe où; ce n’est pas un problème lié uniquement à cet État.  

Comment vois-tu la jeunesse dans tout ça? Les gens sont-ils satisfaits du démantèlement du service de police de Minneapolis?

Je pense qu’il reste encore beaucoup de travail à faire, mais j’ai l’impression que des progrès sont faits et qu’on est sur la bonne voie. Je ne pense pas qu’on pourra être pleinement satisfait tant que chaque personne noire ne sera pas traitée de la même façon que chaque personne blanche. On ne pourra être satisfait que quand justice sera faite. Et il y a tellement de victimes que ça pourrait prendre longtemps, très longtemps à obtenir. Cependant, je pense que l’on s’éduque de plus en plus et c’est un gage d’amélioration pour le futur.

* Ces réponses ont été originellement écrites en anglais.

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