LEBON Trait d'union
Shoshanna Lebon trait d'union
Portraits

Shoshanna : une histoire de liberté et de résilience

Par Cheryl Coello

Ma petite chatte grise et blanche s’appelle Shoshanna, comme l’héroïne du film “Le commando des bâtards” et comme le terme hébraïque pour désigner une rose.  Shoshanna, quelque chose de beau qui parfois peut faire mal. Comme tous les chats, Shoshanna aime jouer, dormir et manger. Mais son regard s’étend au-delà du sofa, de son bol de nourriture et même de la fenêtre, pour se poser bien plus loin. Shoshanna aime le monde, les rues qu’elle ignore, la liberté plus que l’aventure je pense, mais certainement la liberté plus que tout. Malgré ça, je sais qu’elle peut m’aimer, je l’ai toujours pensé. Il y a deux ans pourtant, elle est partie faire un tour comme elle fait toujours, mais cette fois-là elle n’est pas rentrée. Un jour, deux jours, dix jours, dix nuits, rien. Je me suis imaginée mille scénarios : Shoshanna contente, seule, cachée, blessée, aimée, morte. Mon coeur en lambeau, la patience à bout, j’ai commencé à avoir peur. Sans Shoshanna, ma maison me paraissait bien vide, comme ma vie d’ailleurs. Mais voilà, Shoshanna était partie, bye Shoshanna, adieu petit chat.

Pour me la donner, il a fallu la séparer de sa mère. Et avant de l’avoir, moi aussi j’ai du prendre mes distances avec certaines personnes. Ce sont donc des circonstances différentes qui nous ont amenées à nous retrouver ensemble, à nous apprivoiser l’une l’autre, et c’est ensemble qu’on s’est lancé dans cette aventure en ne comptant que sur nous deux, sans regarder ce qu’on venait de laisser en arrière. Et on s’est beaucoup aimé. Tellement que je l’ai laissé sortir de la maison pour respecter son besoin de liberté. Tellement que j’étais sûre qu’elle reviendrait toujours vers moi et que le monde ne vaudrait jamais mon amour pour elle. Le 10ème jour de la disparition de mon chat, chienne de vie, ma journée avait été particulièrement difficile. J’avais tellement besoin d’elle à cet instant… Et je me suis mise à l’appeler. Enfin, pas à l’appeler non, je dirais plutôt à l’invoquer. J’ai murmuré son nom dans l’obscurité de ma rue, “Shoshanna, Shoshanna”… Soudain j’ai reconnu son petit miaulement. Faible et lointain, mais je l’avais entendu!

Je me suis mise à crier son nom, je ne savais pas d’où venait son cri, de plus en plus distinct mais toujours éloigné. Je suis entrée en trombe à la maison, j’ai jeté mon sac, j’ai couru sur la terrasse et j’ai recommencé à crier son nom. Et tout en bas, dans un stationnement, je l’ai reconnue, toute petite,  un muret d’une vingtaine de mètres et les 3 étages de mon immeuble nous séparaient alors. “Shoshanna! Shoshanna!” Je suis redescendue quatre à quatre dans la rue et j’ai essayé de la faire sauter du mur mais rien à faire. Je pense qu’elle voulait se rendre toujours plus haut, jusqu’à la maison. Elle avait décidé de rentrer et rien n’allait l’en empêcher.

Je suis remontée et j’ai pris mon courage à deux mains. J’ai le vertige mais je me suis penchée autant que possible jusqu’au muret, sans jamais arrêter de crier son nom pour l’encourager, pour qu’elle continue sa lente remontée toute en craignant à chaque pas qu’elle ne chute de si haut. “Shoshanna! Shoshanna!”. Après quelques minutes qui m’ont paru une éternité et 20 mètres à grimper, enfin! elle m’avait rejointe. Sa maigreur m’a frappée. On voyait tous les os de ma petite Shoshanna, elle était sale et elle boitait. Mais alors je l’ai saisie et serrée contre moi, de tout mon coeur. Je suis retournée vers la maison entre peur et vertige jusqu’à sortir des fourrés escarpés qui séparaient la rue du muret. J’ai ouvert la porte, monter les marches à toute vitesse, ma petite Shoshanna dans les bras. Enfin à la maison! Je lui ai donné de l’eau et de la nourriture et elle a bu et mangé goulument. Une fois rassasiée, elle est venue chercher mon attention frénétiquement, à ne pas se décoller pendant plusieurs jours.

Shoshanna m’a enseigné le vrai sens de la résilience. Elle a survécu 10 jours sans nourriture, sans affection, sans nulle part où s’abriter et même après ça, elle a trouvé la force de revenir à la maison, de revenir vers moi. C’est vraiment risqué la liberté et je crois que nous le savons très bien toutes les deux. Et malgré tout, elle se penche par la fenêtre, elle escalade le mur de la terrasse et regarde passer les gens et les voitures , avec une curiosité sans cesse renouvelée. Elle sait que sa liberté n’est pas menacée et je sais qu’il me faudra la laisser partir à nouveau quand elle l’aura décidé car si la liberté nous laisse parfois amaigris et avec une jambe qui boite, elle vaut toujours la peine d’être vécue. Mais aussi, parce que peu importe combien les murs sont hauts, on revient toujours à la maison, là où sont ceux que l’on aime, là où est notre patrie.


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