Réflexions,  Storytelling

L’autre Montréal

Par Kesmira Zarur-Latorre

Depuis le temps que je parcours Montréal, j’ai cru connaître la ville. Je connais ses arrondissements (la plupart en tout cas), ses rues, ses quartiers et ses habitants, ses bâtiments, ses monuments et bien sûr, ses parcs. 

Mais je m’étais trompée. Je ne connaissais pas tout de ma ville d’adoption. En fait, il me manquait une très grosse partie: celle que j’appelle maintenant l’autre ville. Le monde des itinérants et des plus démunis. Je ne sais pas pourquoi, et je ne sais pas si je suis la seule à penser que, même si je les voyais à chaque jour dans le métro et dans les rues du centre-ville (surtout), je n’avais pas à m’en soucier, car ils ne sont ni dangereux ni agressifs (la plupart) comme dans d’autres pays.

Ici, à Montréal, j’ai pensé que tout était sous contrôle et qu’il y avait quelqu’un qui s’en occupait. J’imaginais qu’ils étaient bien, autant que possible dans leur situation. 

Sauf qu’avec la pandémie, tout a changé et du jour au lendemain ils se sont retrouvés, littéralement et pour de vrai, dans la rue, définitivement.

Mon cœur s’est secoué lorsque j’ai lu la chronique ‘Une bouteille à la mère’, que Mario Girard a publié dans La Presse le 26 mars et qui parlait du fils de l’écrivaine Francine Ruel. Lui est itinérant et elle est impuissante. Il vit dans la rue et il s’offre comme cobaye aux chercheurs qui essaient de trouver un vaccin: «… On est aux premières loges pour attraper tous les microbes. Notre corps en a vu d’autres», dit-il à sa mère.

Elle le dépeint, entre autres, comme quelqu’un qui a une humeur provocatrice, un rire éclatant, un regard doux. Mais c’est certain que ce jour-là, il parlait très sérieusement.

Le chroniqueur dit que beaucoup de ses lecteurs connaissaient déjà le drame de la comédienne et autrice. Pas moi. En tout cas, c’est à ce moment-là que j’ai découvert son récit et sa vie. Et je dois avouer que j’ai fini la lecture de la chronique avec les yeux mouillés. J’ai couru chercher dans la bibliothèque numérique une copie de son roman inspiré de sa propre vie: Anna et l’enfant-vieillard.

Quelques jours après la Ville de Montréal, pour qui je travaille, a lancé une convocation pour faire du volontariat auprès, justement, des itinérants. Quelle coïncidence!

C’était pour leur distribuer des aliments préparés (sandwichs, repas chauds, quelques collations, fruits, café…), dans deux endroits: la place du Canada et le square Cabot. J’ai été envoyée au deuxième, à côté du métro Atwater. Je ne vais pas dire que je suis allée tous les jours, non, ni même plusieurs fois, non plus.

Mais mon expérience a été suffisante pour réaliser à quel point nous, qui avons tout dans la vie, pouvons faire au moins une journée de différence dans la routine de ceux qui n’ont rien. Ceux qui n’ont pas de «chez eux», «la rue est leur maison», comme écrit Girard à propos du fils de Francine Ruel, et je veux étendre la description aux autres qui, comme lui, n’ont pas de lieu pour se confiner. Leur «confinement n’est pas douillet, n’est pas chaud, n’est pas sécurisant comme le nôtre», dit Girard dans sa chronique.

Je pense que, même si ce n’était pas beaucoup, les Centres de jour que la Ville a aménagés pour donner des repas aux itinérants font la différence. 

Un sourire, un simple hochement de tête, un pouce en l’air, un clignotement des yeux, autant de gestes de remerciement qui ont valu la peine que je me lève si tôt ce jour-là.

Une autre expérience

Qui aurait cru, ou même imaginé que, dans une des villes les plus réputées au monde comme Montréal, il y a autant de gens qui n’ont pas le nécessaire pour manger. Et je ne parle plus des itinérants; eux, au moins, ils ont des ressources à leur disposition. Certains ne veulent pas s’en servir, mais ça, c’est une autre histoire.

Je parle ici des gens qui, hier encore, avaient une table remplie pour l’heure du repas, mais dont les frigos et les garde-mangers sont vides aujourd’hui. Ils ont perdu leur emploi, l’argent n’est pas suffisant et, pour empirer leur situation, les épiceries ont presque abandonné l’habitude d’offrir des produits en rabais (avez-vous vu dernièrement les circulaires? Il n’y a presque pas de sales).

Des foyers montréalais ont perdu pied et n’ont pas assez des réserves pour tenir jusqu’à ce que la pandémie finisse (c’est difficile à croire, mais il y en a beaucoup qui ne sont pas éligibles pour recevoir les aides gouvernementales).

Selon un sondage fait par Synopsis Recherche Marketing commandé pour La guignolée des médias, un Québécois sur cinq «estime qu’un mois après la fin de l’aide gouvernementale actuellement offerte, il ne sera plus en mesure de nourrir sa famille.» En regardant le même document, on trouve que «22 % des Québécois et 24 % des Montréalais renoncent à s’acheter des aliments de base faute d’argent» et que 322 000 Québécois «se sont rendus au comptoir d’aide alimentaire pour une toute première fois dans les dernières semaines.»

Ce sont des gens avec un toit, oui, mais sans rien à manger. Alors, il y a des organismes et de volontaires qui se sont pressés pour les aider. Il y en a qui donnent de la nourriture, d’autres de l’argent, ou d’autres, comme moi, qui donnons de notre temps. 

Il s’agit d’endroits de «dépannage alimentaire» et eux aussi ont besoin d’aide. Ils ont besoin de mains, de bras, de dons, d’espoir et d’encouragement. 

Après être sortie de chez moi quelques jours pour faire du volontariat ici et là, ma sensation est un peu la même: une rencontre avec l’autre Montréal, la Montréal de gens qui ont des soucis pour joindre les deux bouts, la Montréal de tous, de ceux qui viennent de loin, et de ceux qui sont nés ici. Une Montréal qui est la nôtre et que nous devons tous nous approprier.

Crédit photo: Arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie.

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